Pendant que SoftBank finance la France, la Chine finance ses chips. Et le consommateur chinois attend.
Deux modèles de financement, deux destins pour la consommation
30 mai 2026, Versailles
Au sommet Choose France 2026, Emmanuel Macron annonce 93 milliards d’euros d’engagements d’investisseurs étrangers en France. Le coup d’éclat vient du japonais SoftBank, qui s’engage sur 75 milliards d’euros pour développer 5 GW de capacité de datacenters dédiés à l’IA en France. Première phase : 45 milliards d’euros d’ici 2031 pour 3,1 GW dans les Hauts-de-France, sites de Dunkerque, Bosquel et Bouchain. Partenaires français de premier rang : EDF, Schneider Electric.
C’est le plus gros investissement IA jamais annoncé en Europe par un groupe non-européen. Argent étranger qui irrigue le sol français. Emplois industriels. Fournisseurs locaux. Effet de levier direct sur l’écosystème.
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27 mai 2026, Shanghai
À la même semaine, la Bourse de Shanghai approuve l’introduction en bourse de ChangXin Memory Technologies (CXMT, 长鑫存储), leader chinois des chips DRAM. La levée prévue : 29,5 milliards de yuans, soit environ 3,7 milliards d’euros, sur le STAR Market. C’est le plus gros IPO en Chine continentale depuis CNOOC en 2022, et le plus gros en Asie depuis CATL en mai 2025.
La valorisation cible affichée par CXMT est de 300 milliards de yuans (environ 37 milliards d’euros). Mais selon Caixin, le marché chinois projette une valorisation post-cotation pouvant atteindre 2 à 3 trillions de yuans, soit 250 à 375 milliards d’euros. Le chiffre d’affaires CXMT au premier trimestre 2026 a bondi de 719% en glissement annuel, à 50,8 milliards de yuans (6,4 milliards d’euros), avec un bénéfice net en hausse de 1 688%.
Huit jours plus tôt, le 19 mai, sa jumelle YMTC (Yangtze Memory Technologies, 长江存储), leader chinois des chips NAND, a lancé son propre processus de pré-cotation. Dépôt formel attendu mi-juin. Valorisation projetée, à nouveau : 2 à 3 trillions de yuans, soit 250 à 375 milliards d’euros.
Pour calibrer ces ordres de grandeur. Tencent vaut aujourd’hui environ 500 milliards d’euros, Alibaba environ 295 milliards. Si CXMT et YMTC atteignent le haut de leur fourchette en bourse, les deux fabricants chinois de chips approcheront la valeur combinée de Tencent et Alibaba. Du jamais-vu pour des entreprises industrielles.
Mais ce capital sera presque exclusivement chinois.
Le dilemme du Parti
Pékin est pris entre deux promesses qu’il a faites simultanément et qui s’opposent dans leur financement.
Promesse (a) : la « common prosperity » (共同富裕). Continuer à enrichir le peuple, comme l’ont martelé les plans quinquennaux depuis vingt ans. Le 15e Plan l’a réaffirmé : améliorer la couverture sociale, augmenter les retraites, élargir l’accès aux services publics, soutenir l’emploi. Investir dans les hommes, pas seulement dans les machines. Financement : budget d’État.
Promesse (b) : l’autonomie souveraine technologique. Cible numéro un, les semi-conducteurs, cœur des sanctions américaines et talon d’Achille industriel chinois. Le 15e Plan en fait la priorité absolue : selon l’analyse du Haut-Commissariat français à la Stratégie et au Plan, 90% des priorités implicites du plan vont à la puissance productive et à la souveraineté économique. Financement : fonds d’État + marché financier domestique (capitaux institutionnels et épargne privée chinoise).
Les deux promesses peuvent cohabiter si, et seulement si, chacune trouve son canal de financement propre. C’est là que le système se grippe.
Théoriquement, (b) pourrait être financé par les capitaux du monde entier. C’est ce qu’a fait, depuis vingt ans, Nvidia. Cotée à Nasdaq, première capitalisation mondiale, Nvidia siphonne les capitaux américains, européens, asiatiques, les redistribue dans son écosystème, et finance ainsi l’innovation IA américaine à coût de capital ultra-bas. Le modèle a longtemps fonctionné aussi pour Alibaba, Tencent, JD, Baidu, BYD : cotation à New York ou Hong Kong, captation des fonds étrangers, financement domestique de leur croissance.
Pour les chips chinois, ce canal est doublement bloqué.
D’abord par Pékin lui-même, qui exige un contrôle à 100%. Les deux champions des chips sont cotés exclusivement sur le STAR Market de Shanghai. Pas à Hong Kong. Encore moins à New York. Pékin refuse que les capitaux étrangers prennent des parts substantielles dans des actifs souverains. Voir mes notes précédentes sur le fonctionnement des marchés financiers chinois: China Equity 1 et China Equity 2.
Ensuite par Washington. CXMT et YMTC figurent toutes deux sur la liste du Département de la Défense américain identifiant les « entreprises militaires chinoises opérant aux USA ». Cette inscription interdit de facto aux investisseurs institutionnels américains d’y investir. Les institutionnels européens, par prudence ou par alignement, s’autocensurent largement.
Le signal le plus brutal est arrivé le 3 juin 2026. Tiger Brokers (UP Fintech, cotée Nasdaq) annonce qu’à partir du 12 juin, les investisseurs mainland ne pourront plus ouvrir de nouvelles positions ni déposer des fonds. Mêmes restrictions pour Futu Securities et Longbridge Securities. Le tout s’inscrit dans un crackdown coordonné du CSRC et de sept autres agences, annoncé le 22 mai, qui prévoit l’éradication en deux ans des courtiers cross-border opérant illégalement en Chine continentale. Ampleur : 570 000 à 630 000 comptes mainland concernés, 25 à 27 milliards d’euros d’actifs bloqués ou rapatriés.
Le message ne souffre aucune ambiguïté. Le capital chinois doit rester en Chine. Pas par animosité envers les marchés étrangers, mais par nécessité domestique. Les IPO chips vont aspirer des dizaines de milliards d’euros de liquidités locales. Bloomberg note d’ailleurs que « l’IPO de CXMT ravive les souvenirs des sommets de marché passés », en référence aux mega-IPO historiques qui ont absorbé tellement de liquidités qu’elles ont marqué des tops de cycle.
L’impact sur l’économie chinoise : une croissance en K
Le diagnostic Citi : une économie en K
Dans son rapport China Economics: 2026 Outlook, Mind the Gap (janvier 2026), Citi Research formule le diagnostic le plus net :
« Le modèle de croissance en K de la Chine montre des signes d’enracinement, avec la nouvelle économie et le côté offre qui mènent, et l’ancienne économie et la demande qui suivent. Il faudrait des catalyseurs majeurs pour changer cette situation, et nous n’en attendons pas en 2026. »
Une économie en K, c’est une économie où la branche supérieure du K (hard tech, IA, EV, batteries, panneaux solaires, chips) accélère, capte les capitaux, attire les talents, gagne en marge. Et où la branche inférieure (consommation, immobilier, services, PME traditionnelles, salaires des ménages) stagne, peine, voire recule.
Les chiffres convergent. Goldman Sachs anticipe une croissance chinoise de 4,8% en 2026, inflation IPC sous 1%, déflation PPI persistante jusqu’à un retour en territoire positif début 2027 seulement. Sur le 15e Plan publié en mars, Goldman Sachs écrit que « ce plan se concentre entièrement sur le côté offre » et que « une croissance durable de la consommation nécessitera un soutien politique à la création d’emplois et aux revenus ». Soutien qui n’est pas dans le plan.
Trois take-aways
1. La consommation domestique attendra
J’étais raisonnablement optimiste sur une reprise de la consommation chinoise d’ici 2027. Je révise.
L’absorption massive de liquidités domestiques par les IPO chips, à laquelle s’ajoute la cascade de fournisseurs cotés simultanément (AMEC, Naura, Piotech, Nanda Optoelectronics), draine le capital qui aurait pu irriguer la consommation, les PME de services, l’immobilier. Le verrouillage cross-border confirme que le PCC ne dispose d’aucun canal alternatif. La déflation PPI persiste depuis trois ans, et ne devrait pas s’inverser avant début 2027. Le 15e Plan ne corrige pas cette trajectoire, il l’amplifie.
La consommation chinoise ne s’effondre pas. Elle reste contenue, sous une pression structurelle. Et elle restera contenue plus longtemps que prévu : probablement pas de vraie reprise avant 2028, peut-être 2029.
2. L’export chinois comme dernier recours
Conséquence opérationnelle directe : les industriels chinois sont condamnés à exporter pour vivre.
S’ils pouvaient vivre confortablement sur leur marché intérieur avec des marges acceptables, ils ne s’embêteraient pas à conquérir des marchés étrangers où ils ne sont pas les bienvenus : tarifs américains à 100% sur les EV, enquêtes anti-subventions européennes sur les panneaux solaires, contrôles d’investissement allemands, scrutin britannique sur les télécoms. Aucun industriel sensé ne choisit volontairement ce parcours d’obstacles.
Mais ils n’ont pas le choix. Tant que la déflation persiste à la maison et que la demande intérieure reste atone, l’internationalisation devient un choix de vie ou de mort. Pour les fabricants d’EV, de batteries, de panneaux solaires, d’équipements industriels, bientôt les sociétés de pharmaceutiques et des biens de consommation, exporter n’est plus une stratégie, c’est une condition de survie.
L’Europe va devoir négocier ces arrivées avec lucidité, plutôt que les contempler comme une menace abstraite. Voir ma note précédente sur la mode opératoire de la JV à l’envers.
3. Pour les marques étrangères en Chine : persévérance et plasticité radicale
Pour les marques étrangères déjà présentes en Chine, le message est différent, et probablement le plus important.
Le marché chinois ne va pas exploser comme certains l’espéraient pour 2026-2027. Il va rester sous pression, segmenté, exigeant, déflationniste. Mais il ne va pas disparaître non plus. La consommation chinoise reste la deuxième du monde, et le potentiel de rebond reste intact : 400 millions de classe moyenne, une épargne accumulée massive (la plus élevée des grandes économies), un appétit de qualité qui ne fléchit pas dans les catégories où la marque crée une vraie différenciation, voir ma note précédente sur la consommation de la Gen Z.
Les leaders étrangers qui résistent en 2026 (L’Oréal qui rebondit, Aldi qui s’étend, Sam’s Club qui accélère, Adidas qui se réinvente) partagent un trait commun : ils ont accepté la nouvelle réalité du marché chinois plutôt que d’attendre un rebond providentiel. Persévérance et plasticité radicale, pas repli défensif. Voir mes notes précédentes sur l’adaptation d’Aldi en Chine, et la stratégie de China for China, China for Global d’Adidas.
Le Mot à la Fin
Le monde entier attend la reprise de la consommation chinoise. Ce n’est pas un vœu pieux. C’est le scénario qui rééquilibrerait le commerce mondial, allégerait la pression sur les industries européennes et américaines, et désamorcerait une grande partie des tensions géopolitiques actuelles.
Une Chine qui consomme plus à l’intérieur, c’est une Chine qui exporte moins par nécessité.
Vous avez un dossier sur lequel un regard vous serait utile ?